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Parfois notre vie est plus ou moins bouleversée par un disque sorti de nulle part. Chose difficilement explicable, on en conviendra, mais ceux qui ont déjà vécu le sentiment troublant de tomber amoureux d'un disque des Chills comprendront de quoi je veux parler. Néo-zélandais, ils auraient pu l'être tant leur musique dégage un mystère entier et un charme apatride. Paru en pleine tempête new-wave, l'ironique The Greatest Hit est pourtant à mille lieux des excès de théâtralité de l'époque.
Au contraire, ce qui frappe tout au long de ce disque, c'est son lyrisme tout en retenue, en suggestions rêveuses et indolentes. Des cousins germains, il faut plutôt aller lui en chercher du côté de Liverpool et de l'écurie Zoo Records : on pense parfois à des Teardrop Explodes plus mélancoliques que désabusés ; même art consommé de la mélodie retorse et inattendue, même regard et paroles désespérés.
Jadis, Emmanuel Tellier avait attiré notre attention sur ce groupe rare (c'était l'époque où nous suivions encore aveuglément les conseils des Inrockuptibles). Le susnommé citait le regretté Morrissey (d'ailleurs, dans quel placard de l'histoire musicale peut-il bien moisir, celui-là ?) qui évoquait à leur sujet "les plus belles paroles jamais écrites par un groupe new-wave". Pas faux, mais pas suffisant non plus. Car les Orchidées Bleues valent encore bien mieux que cela. Elles dégagent un parfum élégant et capiteux digne des plus obscures liqueurs psychédéliques sixties. S'ils étaient nés autour du milieu des années soixante dans un recoin caverneux des Etats-Unis d'Amérique, ils auraient sans doute formé un beau croisement entre les 13th Floor Elevator et Love. Mais voilà, pas de chance pour eux, les Blue Orchids se sont formés au début des eighties dans une ville où il est difficile de ne pas se noyer dans une masse de musiciens de tout acabit : Manchester... Mais pas du côté clinquant des pistes de danse dégoulinantes de bière de l'Hacienda. Plutôt de celui des caves interlopes où l'on suppose que Mark E. Smith traînait ses guêtres et sa silhouette dostoïevskienne. La comparaison n'est pas un hasard, vous pensez bien : Martin Bramah (chant/guitare) et Una Baines (claviers/choeurs) sont passés par l'entreprise de démolition proto-punk du sieur E.Smith, école de rigueur et d'intransigeance, on s'en doute, avant d'être éjecté par l'irascible Mancunien. De ce bref intérim, les Blue Orchids ont gardé une certaine raideur dans la démarche et un son incisif mi-pop, mi-expérimental. Le groupe, échappé du fourbis du début des années 80, sort un single intitulé The Flood avant de publier en 1982 sur Rough Trade un album affublé d'un titre en forme de plaisanterie, The Greatest Hit, enregistré un an plus tôt sur huit pistes. Sans doute savent-ils déjà qu'ils sont voués à demeurer dans les limbes de ces albums confidentiels que l'on ne suggère qu'à des amis choisis. De fait, l'album est introuvable, mais l'on ne saurait trop vous conseiller de hanter les foires aux disques et les brocantes à la recherche de ce joyau.
Cela dit, une compilation, A Darker Bloom - The Blue Orchids Collection, sortie cette année est disponible sur le catalogue Cherry Red.
Le reste de leur parcours météoritique sera bref, mais intense : Le groupe a la chance ( ?) de rencontrer Nico, qui erre alors dans les parages, et devient son backing-band le temps d'une tournée européenne. Sans résultats discographiques. Fort de cette expérience, le groupe publie un maxi en 1982, Agents of Change, avant de faire une pause. Ce sera leur dernière contribution pour Rough Trade. Trois ans plus tard, le groupe réapparaît le temps d'un autre maxi, Sleepy Town, sorti sur Racket Records. Là encore l'histoire se répète : quelque date en Europe et puis s'en va, d'abord du côté de Thirst pour Martin Bramah, puis de The Fall pour le même rejoint par Una Baines, pour l'album Extricate.
Cet trajet à éclipse se conclura par une brève reformation en 1991 et la parution de Diamond Age (As Is Records) suivi, un an plus tard, de Secret City (Authentic Records). L'ensemble étant bien sûr difficilement trouvable...
Cependant, après tant de précautions oratoires, tentons, ici-même, de narrer par le menu et de rendre, hmm, disons vivant et attractif, l'un des plus beaux trésors perdus des années 80, ce sublime The Greatest Hit. Et ce, à grand renfort d'adjectifs et de métaphores. Ou, si vous le voulez bien, une revue sentimentale des plages de ce disque :
Sun Connection : entrée en matière délicate dans un univers troublé. Arpège de guitare hypnotique, rythmique martiale mais orgue déluré en pleine ritournelle byzantine, voix entre déclamation et comptine narquoise. En refrain, brusque changement de ton : une vague de tristesse fait irruption par surprise.
Dumb Magician : en guise d'introduction, un roulement de batterie. Puis déboule le groupe en formation serrée, jouant tendu une pop obstinée à la Jasmine Minks. Avec toujours ce décalage d'une ironie mordante résidant dans cette voix toujours en porte-à-faux, comme en retard.
Tighten My Belt : instrumental osé, où s'entrelacent un orgue de barbarie tournoyant en boucle et un entêtant gimmick de guitare saccadé.
A Year with No Head : tube pop en puissance, où la joliesse de la mélodie s'effondre cependant très vite dans des abîmes de mélancolie. Les Razorcuts rencontrent Wall of Voodoo dans un cinéma d'art et d'essai à l'abandon.
Hangin' Man : morceau le plus Fallien de l'album, voire quasiment joy-divisionnesque. Voix détachée, comme toujours, guitares acides, portées par une basse âpre et répétitive. Et surtout l'orgue d'Una Baines, tout droit sorti d'un Peebles consacré à l'influence aliénante des Doors sur les comportements de la pop anglaise la plus obscure et la plus déjantée. La chanson finit dans un énervement after-punk des plus jouissifs.
Les études les plus sérieuses le prouvent, un disque dont les deux faces se répondent comme en écho sans vraiment se refléter porte la marque d'un génie singulier. La preuve :
Bad Education : une chanson si belle et si douce qu'elle aurait pu de bon droit figurer dans le répertoire Sarah Records. Une lente mélopée triste à la Felt s'enroule sur un orgue plaintif emprunté aux Young Marble Giants.
Wait : la parenté spirituelle avec Felt reste encore assez flagrante sur cette ritournelle lyrique et méditative.
No looking Back : parenthèse presque noisy-pop, avec une guitare curieusement saturée, dissonante, à bout de souffle. L'originalité tenant toujours dans l'utilisation sophistiquée de l'orgue en contrepoint, telle une seconde guitare rhumatisante. La voix de Martin Bramah est plus belle que jamais : on jurerait entendre un homme se noyer.
Low Profile : longue chanson qui dit assez bien la volonté du groupe de se hasarder dans des méandres psychédéliques hérités des sixties américaines. A la sauce anglaise, cela donne bouquet composé d'une guitare rythmique épileptique à la Talking Heads et de lentes vagues d'orgue qui refluent doucement, avant de brûler dans un final rageur.
Mad As The Mist And Snow : peut-être le morceau le moins convaincant de l'album. Une adaptation en fait d'un poème de Yeats. Le titre le plus sombre de l'album : déclamation d'une voix d'outre-tombe sur un linceul de guitares moroses.
GILLES
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